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Françoise Sagan:

«Oui, je volerai bien un tableau de Jérôme Rudin!»

 

Parce que les personnages de Pissaro ont l’air d’enfants déguisés en adultes dont la terre serait le jouet, parce que les soleils de Van Gogh sont les soleils mouillés de Baudelaire, parce que Picasso disposait visiblement de plus d’espace, de mondes et de couleurs que nous. Parce qu’à New York Matisse, lui, nous recevait au Modern Art Museum, avec sa fenêtre ouverte sur un ciel vide mais qui nous apprenait ce qu’était le bleu, la couleur «bleue»… Lorsqu’on m’a demandé mon opinion sur Jérôme Rudin, je savais juste qu’il avait vingt-deux ans, qu’on parlait déjà de talent à son propos et que certaines reproductions semblaient le justifier.

 

Depuis, j’ai vu quelques-unes de ses toiles – qu’on nomme abstraites – lesquelles, le plus souvent, par ignorance de ma part me dépassent, m’anesthésient mais moralement m’améliorent – car si un tableau peut provoquer chez moi le bonheur, il peut provoquer aussi l’envie et la possessivité, deux tendances que pourtant je n’éprouve pratiquement jamais.

 

C’est mon seul critère sur un tableau. – Je le veux, comment faire? Volerais-je cette toile si je le pouvais? – Oui, crie parfois quelqu’un en moi. Et devant beaucoup de toiles! Pourquoi celles-là? Seulement, même s’il ne peint pas des personnages pour des passéistes ignares de mon genre, il y a quelqu’un qui bouge derrière les étendues de Jérôme Rudin. Même si je ne sais pas ce qu’il dit, je sais qu’il y a une voix qui s’élève. Et même s’il est plus sombre et inquiétant que celui de Matisse, je sais que le bleu de Jérôme Rudin est à lui et à lui seul.

 

Françoise Sagan, 1998